« Moi, je ne connais pas mes crimes. Je n’ai pas voulu celui dont on me charge. Je ne sais pas ce que j’ai voulu. Je n’ai jamais su vers quoi tendait cette puissance forcenée en moi et hors de moi : ce qu’elle détruisait sur ma route, j’en étais moi-même terrifiée. » (p.34)
Ce roman de François Mauriac, publié en 1927, est étudié en classe de Première, dans les écoles de Fanjeaux. Cependant, ce choix peut surprendre. Livre présentant le portrait psychologique fascinant d’une femme qui a fini par pervertir sa propre vision des choses, quelle peut être l’utilité pour des jeunes filles, de s’interroger sans fin sur la mesure de la culpabilité de Thérèse, quand sa perversité reste criante à chaque page, et que les suites proposées par Mauriac à cette œuvre (Thérèse chez le Docteur, et La Fin de la Nuit) peuvent choquer plus d’un lecteur ?
Structure de l’œuvre
Le roman s’ouvre sur la fin d’un procès autour de Thérèse, cassé car les deux familles ont cherché à étouffer le scandale. Quel est le crime ? Nous l’apprendrons peu à peu, en suivant les lents et tortueux souvenirs de Thérèse sur la route du retour, qui la conduit chez son mari qu’elle a tenté d’empoisonner. Pourquoi une telle rétrospective ? Bien sûr pour le lecteur, il s’agit de faire connaissance avec l’héroïne ; et l’intention de Thérèse est d’exposer à son mari cet enchaînement d’événements, de doutes, de rejets, qui l’ont entraînée à cette tentative d’assassinat.
Une œuvre qui peut interpeller
Pourquoi étudier une telle intrigue, qui nous fait découvrir toute l’amertume, le poison et la cruauté d’une femme repliée sur elle-même, indifférente à son enfant ? La grâce rédemptrice d’une Girolame (Miguel Manara, de Milocsz), le sacrifice d’une Antigone ou la tendresse maternelle d’une Madame de Sévigné sont de bien plus beaux exemples pour modeler l’âme féminine ! Si nous nous posons une telle question, nous pouvons alors nous interroger aussi sur l’utilité d’une Lady Macbeth dans la pièce de théâtre de Shakespeare, tant le personnage est épouvantable, par exemple dans son invocation :
« Venez, venez, esprits qui excitez les pensées homicides ; changez à l’instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu’au bord, du sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds, de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang ; fermez tout accès, tout passage aux remords ; et que la nature, par aucun retour de componction, ne vienne ébranler mon cruel projet, ou faire trêve à son exécution. Venez dans mes mamelles changer mon lait en fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous soyez, substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain. » (Acte I scène 5, Macbeth)
D’ailleurs, puisque nous évoquons Shakespeare, comment ne pas mentionner la forte présence de la nature dans Thérèse Desqueyroux, qui semble, comme chez le dramaturge anglais, faire écho aux sentiments intérieurs des protagonistes ? Au premier chapitre, le paysage ruisselle déjà de gouttes d’eau dégoulinant sur les platanes de la place du Palais de Justice (p.24) ; n’annoncent-elles pas, avant que ne soit connue l’arme du crime, les gouttes de poison que Thérèse faisait tomber une à une dans le verre de son mari ? Et la société bornée et bourgeoise que Mauriac dépeint dans d’autres romans que nous étudions dans les écoles de Fanjeaux (Le Nœud de Vipères, Le Mystère Frontenac…), n’y est-elle pas aussi étouffante que l’été à Argelouse, lorsque les pinèdes grésillent au soleil, au lieu d’offrir une ombre reposante à l’âme en quête de fraîcheur ?
De l’importance du Mal dans une œuvre littéraire
Si l’éducateur cherche à préserver et à former l’enfant dont il a la charge, cela ne signifie pas le tenir dans l’ignorance de la laideur du mal. D’ailleurs, la puissance morale d’une œuvre artistique, et a fortiori d’une œuvre littéraire, serait affaiblie si elle passait sous silence la grande lutte du Bien et du Mal. En effet, on cherche à forger des âmes fortes et non pas ignorantes des bassesses de ce monde. Or, s’il faut des exemples pour élever, il faut aussi des contre-exemples. La Bible elle-même est remplie de figures de pécheurs qui ont été punis : David et son adultère, Judas et sa trahison, Gédéon et son serment imprudent. Les femmes ne sont pas non plus épargnées, entre Jézabel, Athalie, Hérodiade ou la femme de Putiphar. Il vaut mieux présenter dans la littérature le spectacle des passions et de leurs ravages dans l’homme, de façon à ce que celui-ci soit, au mieux, jugé par l’œuvre, sinon par l’éducateur, plutôt que de laisser un enfant mal éduqué les découvrir par lui-même au cours de sa vie. C’est l’une des théories que le grand auteur anglais J. R. R. Tolkien expose dans son essai Du Conte de Fées, publié en 1947.
L’amour peut-il sauver Thérèse ?
Cela posé, en quoi Thérèse Desqueyroux est-elle un contre-exemple pour le lecteur ? Il s’agit d’une femme ayant voulu prendre sa revanche contre un cercle de gens à la pensée trop étroite, qui voulait être heureuse… Elle nous est presque sympathique, cette femme dont, de l’aveu des autres, « on ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme »… (p.41), qui semble si lasse de son existence, si désespérée. D’ailleurs, elle a fait un mariage malheureux : son union avec Bernard a été dès le début vouée à sa perte. En effet, il ne s’agissait pour les deux familles que de la réunion « de pins sans nombre » (p.62) pour permettre la transmission du nom et des propriétés. Nul amour entre Bernard et Thérèse ; l’un hait sa femme pour tout le mépris qu’elle lui manifeste, et Thérèse n’éprouve plus que dégoût et lassitude envers son mari. Il est étonnant, après cela, qu’elle ait pu croire au pardon de son mari dans le train du retour : « Se livrer à lui jusqu’au fond, ne rien laisser dans l’ombre : voilà le salut. Que tout ce qui était caché, apparaisse dans la lumière, et dès ce soir. » (p.33). Mais elle l’a trop humilié pour que celui-ci ne voit autre chose dans cette occasion que la possibilité de prendre un certain ascendant sur sa femme.
Pourtant, face à la peur d’elle-même qui hantait Thérèse, le mariage semblait une porte de salut, car « elle s’incrustait dans un bloc familial, elle « se casait » : elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait. » (p.47) … Oui, mais dès le premier jour, le mépris et le rejet de son mari la prennent. Nerveuse, sèche, égoïste, elle ne peut aimer qu’elle-même, ou bien un homme qui la fasse sortir d’elle-même et lui apporte une réponse. Réponse à quoi ? Le sait-elle elle-même ? Simplement, qu’elle se sente vivre, penser, qu’elle ne reste pas dans la crasse indifférence qui l’entoure. Seule la fuite vers une ville populeuse et moderne comme Paris le permettrait. Jean Azévédo en est le symbole un temps, mais seuls la rue et l’alcool seront son oubli.
Comment juger l’œuvre de Mauriac ?
Au bout du chemin, c’est la lassitude qui caractérise Thérèse. Il semblerait que cette passionnée dont le feu a brûlé pendant si longtemps ne soit plus qu’un tas de cendres encore fumantes… Et Thérèse, étonnée d’avoir froid, allume cigarette sur cigarette afin de se réchauffer. Petit point lumineux sur lequel elle fixe ses pensées… Obsession… Elle devient presque folle, si l’on en croit les mots de Chesterton : “Le fou n’est l’homme qui a perdu la raison. Le fou est celui qui a tout perdu, excepté la raison.” (Orthodoxie) Et Thérèse pense être la seule à réfléchir encore, parmi les gens qui vivent autour d’elle.
En résumé, son histoire est celle d’une femme qui cherche à se retrouver dans les méandres tortueux de son esprit. Fragilité intérieure alors ? Incompréhension de son entourage ? Seraient-ce ces facteurs qui l’auraient poussée à commettre l’irréparable ? Peut-être, mais il ne faut pas succomber aux charmes de l’excuse psychologisante. En effet, le sens du péché reste absent du roman. Comment Thérèse pourrait-elle alors chercher à réparer le crime auquel l’ont conduite sa faute et son orgueil, si elle ne le considère pas comme une faute contre l’ordre moral ? Et lorsqu’elle perçoit sa faiblesse, le péché en elle-même, elle refuse d’extirper le mal et le laisse grandir : « ce serpent qu’elle réchauffait en son sein ». De même, Bernard ne peut pas pardonner à sa femme, car sa pratique du catholicisme est trop « bourgeoise » et mondaine pour qu’il la connaisse en profondeur. Il n’a donc aucunement le sens du pardon, et seules les convenances sociales lui dictent de garder sa femme pour ne pas plus éclabousser la famille.
Il n’y a pas de faute, donc rien à réparer. En conclusion, ce roman reflète parfaitement le monde moderne tel que le voyait Mauriac lui-même dans sa préface à Trois Récits, publié en 1929 : « Ainsi me flattais-je de peindre un monde misérable, vidé de la Grâce, et, sans rien renier de ma liberté d’écrivain, d’atteindre à reproduire le monde tel qu’il existe, sans qu’apparaisse une sainte loi violée. » Thérèse Desqueyroux est une histoire très noire, et l’étudier permet de voir comment est le monde en négatif, le monde privé du Salut.