« Une chanson, une vibration inattendue, l’aspect d’une fleur, l’effluve d’un parfum, une ombre, un rien, souvent ont ranimé l’image évanouie, la mélodie oubliée, les joies et les illusions d’autrefois. »
Ces mots que Julie Lavergne écrit dans l’Épilogue à ses Neiges d’Antan et Contes et Légendes de Versailles, Trianon et Saint-Germain, sont exactement la définition de l’inspiration poétique qui anime ces pages étudiées en classes de 6e et 5e par les élèves des Dominicaines enseignantes de Fanjeaux. Ce recueil en deux parties, publié en 1879, se veut une véritable ode à la France des derniers Bourbons de l’Ancien Régime, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, écrite par une fervente royaliste. La connaissance très fine de l’époque et la profonde sensibilité de cette femme d’artiste font de ces quatorze Contes une belle découverte des derniers instants de la région parisienne avant la Révolution, en plus de quelques portraits plus lointains. Ces pages font écho aux trois amours que Julie Lavergne a voulu nous transmettre, qui furent aussi ceux gravés sur l’alliance de saint Louis : « Dieu, France, Marguerite* ».
La chrétienté à l’honneur
Les différentes histoires présentent des familles toujours très chrétiennes :
- Chez Christophe Colomb, la prière se dit avec les serviteurs ;
- Chez les Levieil, la mère préfère taire à son fils novice à Saint-Wandrille la quasi-misère à laquelle elle et ses enfants sont réduits depuis que son mari est malade, afin que Pierre ne se croit pas obligé de revenir dans le monde pour leur prêter main-forte.
La vie quotidienne est marquée par la pratique religieuse : les héros vont à la messe, prient, font des neuvaines, se scandalisent du mal, ou répondent à une vocation… Rien que de très normal pour les élèves des Dominicaines issues, pour la plupart, de milieux catholiques pratiquants. De même, les intérêts de Dieu parlent plus haut que le monde dans ces âmes profondément religieuses présentées dans ces contes. La fille du maître de chapelle présente, dans un contexte où le jansénisme progresse, le refus du maître de la chapelle royale de Louis XIV, Henri Dumont, de faire entrer les violons, flûtes, et autres vecteurs de »mélodies païennes » dans la liturgie. Pour cela, il s’appuie sur les interdictions du Concile de Trente qui s’était achevé un siècle plus tôt (1563), au sujet des instruments de musique profanes. Ce refus brisera sa carrière.
Enfant, l’éducation commence avec la connaissance du bien et du mal, mais en grandissant, on ne peut rester dans un registre vaguement moral et humaniste. Par conséquent, pour des âmes d’enfants catholiques, les histoires doivent être explicitement jugées pour qu’il n’y ait aucune confusion.
La France à travers de grandes figures
La partie concernant la France est sans doute la plus riche : Julie Lavergne était passionnément attachée à son pays. Le rédacteur anonyme de la postface au recueil note que la mort d’Henri V « l’abattit comme aucun autre [coup] n’avait pu le faire », car elle comptait sur le retour de la famille royale légitime pour voir restaurer la grandeur de sa patrie et de la chrétienté. C’est pourquoi ses Contes chantent ce qu’elle ne voit plus dans les années 1870 mais qu’elle continue à espérer.
Dans l’œuvre de Julie Lavergne, l’enfant croise du beau monde de l’Histoire française, qui le familiarisera avec de grands noms tels que Mme de Maintenon, La Quintinie, Mme de Sévigné, Louise de Lavallière, Madame Louise de France, la famille royale et tous les artistes dont elle conte l’histoire… La jeune élève de 6ème et 5ème retrouvera tous ces gens plus tard, au détour de ses cours d’Histoire, d’Art et de Littérature, et pourra ajouter quelques grands noms au panthéon que chacun se constitue en lui-même. Quant aux artistes, il faut savoir que Julie Lavergne était épouse de peintre : ses histoires sont une belle façon de rendre hommage à la profession de son mari. C’est une véritable richesse pour la lectrice que de rencontrer toutes ces grandes figures dans son enfance. L’enseignante peut profiter de l’histoire de Joseph Vernet pour leur faire écouter le Stabat Mater de Pergolèse, œuvre à la naissance de laquelle le jeune artiste assiste. Ou encore, Hyacinthe Rigaud et Eustache Lesueur peuvent être prétextes à la découverte de la peinture classique française. Ainsi, le professeur établit des passerelles entre les disciplines, favorisant l’acquisition des savoirs tout en assurant à ses élèves un véritable bagage artistique pour la vie.
Un royalisme clairvoyant
Nous remarquerons que si Julie Lavergne était une royaliste fervente, elle n’hésite pas à juger, lorsqu’il en est besoin, la décadence dans laquelle tombait la Cour de la fin de l’Ancien Régime. Elle critique ainsi, à mots couverts, la débauche de Louis XV, et tourne en ridicule « ces jolies poules de Frise, pattues, empanachées, qui ressemblent à des élégantes en falbalas », que Marie-Antoinette prise à Trianon. Julie Lavergne ne fait que l’éloge de la simplicité et n’hésite pas à reconnaître le mérite chez toute personne. Aussi, si elle n’apprécie pas certains goûts superficiels de la Reine, elle fait pourtant l’éloge de toutes ses vertus dès qu’elle en a l’occasion, et n’hésite pas à plaindre « la plus infortunée des reines » dès qu’il est question de la Révolution. Ce royalisme affiché ne va pas sans une clairvoyance saine qui évite l’attachement romantique et irréfléchi de certains à la royauté.
Un langage soutenu à la découverte du beau
Le beau langage est également prescrit en cette époque où triomphe la langue française dans le monde diplomatique. En 6e et 5e, ces contes ont la fraîcheur qu’il sied à de jeunes âmes, mais également un riche vocabulaire. Parfois, même, certaines références historiques passent inaperçues, mais sont savoureuses à retrouver lorsqu’on a un peu plus de bagage. Les contes ne sont pas tous lus. Choisis par l’enseignante et largement enrichis de commentaires, ils suffiront pour donner à l’élève le goût du beau. Le langage maîtrisé sera une difficulté de moins dans leur compréhension d’œuvres plus complexes, qui demanderont davantage de maturité et de recul.
C’est effectivement vraiment le goût du beau qui domine chez Julie Lavergne : sa description de la région parisienne, des paysages français ou d’ailleurs (la mer contemplée par Christophe Colomb, Rome vue par Vernet et Pergolèse…), sont celles d’une amoureuse inconditionnée de sa patrie. Une attention particulière est accordée aux jardins : jardins de Versailles et de Trianon dont s’occupent La Quintinie et Antoine Richard, célèbres parterres d’anémones du marquis de Laubespine, potager du couvent des Chartreux de Paris et cloître de l’abbaye de Saint-Wandrille… Ce goût de la nature, des fleurs aussi, très présentes, sont récurrents dans la littérature du XIXe siècle, et si nous pouvons déplorer parfois quelques touches trop romantiques comme le panier de fleurs de la fille du maître de Chapelle, elles offrent aussi une vraie touche de délicatesse féminine à l’histoire.
La place de la femme dans la famille
La particularité de ces histoires est qu’elles nous présentent de grands personnages dans l’intimité de leur vie quotidienne, en particulier de leur famille. Les époux y sont très unis et tout dévoués l’un à l’autre. L’histoire de Geneviève Lesueur en est sans doute le meilleur exemple : l’épouse s’intéresse à l’art de son mari et fraude pour entrer dans le couvent où Eustache peint. De l’autre côté, nous la voyons faire une neuvaine sainte Véronique lorsqu’il a un rendez-vous important à l’hôtel Lambert. De son côté, Eustache Lesueur cherche à gagner sa vie pour sa petite famille et ne manque jamais une occasion de prouver à sa femme sa tendresse. En outre, l’enfant y occupe presque toujours une place de choix et offre encore plus de vivacité et de naturel à ces peintures : qui n’a pas ri aux échanges des enfants de Louis de France et Marie-Josèphe de Saxe XV lors de leur rencontre avec Mozart, dans L’Aurore ? Tout le monde veut jouer, mais la Dauphine finit par demander une « belle prière à la Sainte Vierge » au jeune prodige, car ils se trouvent dans une église.
L’exemple de ces familles unies nous fait tout naturellement passer à la figure féminine, très mise à l’honneur dans l’œuvre de Julie Lavergne ; il y a toujours une femme qui est là pour soutenir, élever, inspirer. Elle peut être :
- le bon ange qui veille sur plus malheureux que soi, comme Madame de Sévigné ou Madame Elisabeth,
- la femme qui a sacrifié sa vie pour sauver son prochain, comme Madame Louise de France au Carmel,
- celle qui cherche à faire du bien simplement où la Providence l’a mise : la Princesse Palatine dans Hyacinthe Rigaud, ou Luce Levieil.
Certes, ces esprits ne sont pas peints avec leurs questionnements, leurs doutes, leurs nuances, car il ne fait nul doute que Henriette de Laubespine a dû trouver plus d’une fois cela dur de continuer à soigner son père quand le jeune homme qu’elle aimait ne pouvait lui offrir sa vie. En effet, le but poursuivi par Julie Lavergne n’est pas une analyse approfondie de la psychologie des personnages, mais simplement une esquisse rapide et suffisamment précise et forte pour marquer le jeune esprit du lecteur de bons exemples. Cette impression sera d’autant plus facile que les repères spatiaux sont encore très familiers : le foyer, le jardin, la ville, l’enfance…
La découverte de l’amour
Cette délicatesse dans la présentation des sentiments est particulièrement visible dans la découverte de l’amour. En effet, la jeune fille, en 6e et 5e, est en période de pré-adolescence, donc encore assez peu vulnérable face à la littérature sentimentale. En même temps, elle est suffisamment grande pour commencer une « initiation » à ce grand sentiment qui fait chanter tous les poètes depuis le commencement du monde, mais une initiation suffisamment pure et forte pour qu’elle ne soit pas troublée plus tard. Ainsi, Julie Lavergne ne laissera pas les héros de ses histoires s’appesantir sur un penchant naissant ; les crises de larmes des romans d’adolescents sont parfaitement absentes, et lorsqu’un sentiment apparaît chez l’un ou l’autre, nous n’avons pas de longues discussions enflammées entre les deux amoureux : le garçon va voir le père de celle qu’il aime, fait sa demande, et s’il faut attendre un peu, il attendra. Un bel exemple de cet amour fort et dépouillé de tout le désespoir violent des romantiques est celui de Hyacinthe Rigaud : celui-ci éprouve de l’amour envers la jeune Madame de Taverny, et serait resté éternellement muet si la Princesse Palatine n’avait percé son secret. A cet aveu, il s’écrie : « Je mourrais plutôt que de dire un mot qui pût troubler la paix de son âme. (…) Si un jour elle devient libre, elle saura combien je l’ai aimée ; jamais avant. Je l’aime comme on doit aimer ».
« Aimer » : voilà le résumé des Contes et Légendes de Julie Lavergne. Son œuvre est une sorte d’héritage spirituel dans lequel elle cherche à transmettre à ses lecteurs les trois amours qu’elle eut dans sa vie : Dieu, la France, et la famille. Le public-cible est évidemment l’enfant, car les personnages ne sont pas très « fouillés » : ils sont des esquisses rapides qui servent d’exemple aux jeunes lecteurs. Cette technique éducative est la même que la Comtesse de Ségur, reconnue pour son talent consommé dans la littérature enfantine : Sophie est l’illustration de la petite fille insupportable aux mille défauts, face à ses cousines parfaites ; Innocent et Simplicie ne réfléchissent pas assez ; Natacha est toute dévouée ; Madame des Ormes incarne la coquetterie… Cependant, ces Contes peuvent se relire à tout âge, car tout amoureux du beau savourera la langue riche, les descriptions poétiques, les personnages attachants… C’est une bolée d’espérance pour la France de toujours !
*sa femme, Marguerite de Provence
M. De Cacqueray