Les anciennes des écoles de Fanjeaux




Il y a des auteurs que nous lisons parce qu’ils sont au programme, et d’autres que nous retrouvons plus tard avec émotion, presque avec reconnaissance. Pierre Corneille fait partie de ceux-là ! Au collège, ses vers peuvent d’abord impressionner ; au lycée, ses intrigues semblent sévères ; puis, des années après, nous comprenons que ces tragédies parlaient déjà de nous : de nos hésitations, de nos élans du cœur, de nos choix difficiles.

Chez Corneille, on aime, on doute, on se bat, on pardonne. On grandit. Et surtout ses pièces offrent de magnifiques figures féminines : des jeunes femmes qui pensent, qui parlent, qui résistent, qui décident. Pas des silhouettes effacées, mais des consciences fortes.

Quelques mots sur l’auteur, le grand Corneille

Pierre Corneille est né le 6 juin 1606 à Rouen et mort le 1er octobre 1684 à Paris. C’est l’un des dramaturges majeurs du Grand Siècle et l’un des pères du théâtre classique français. Issu d’une famille de magistrats, il étudie le droit avant de se tourner vers l’écriture dramatique. Après ses débuts hésitants, il connaît un succès colossal avec Le Cid (1636), pièce qui provoque une querelle littéraire intense : des auteurs, des critiques et l’Académie française débattent longuement de la conformité de l’œuvre aux règles du théâtre classique (bienséance, vraisemblance, temps). Cette « Querelle du Cid » marque profondément la réflexion sur la dramaturgie en France et fait de Corneille une figure centrale de l’esthétique classique.

Ses tragédies explorent les conflits entre devoir et passion, l’honneur, la morale et l’engagement personnel. Corneille s’impose comme l’auteur de pièces où l’idéal chevaleresque se heurte aux exigences de l’âme humaine.

Grandir avec Corneille : quatre héroïnes, quatre âges de la vie

Il paraît opportun de présenter les résumés des différentes œuvres étudiées auprès des mères. Peut‑être ne s’en souvient-on plus que vaguement, et il est toujours utile de les dépoussiérer quelque peu. Mais l’intérêt principal réside sans doute dans la relecture de Corneille en suivant le fil de la progression scolaire : c’est presque retracer les étapes d’une éducation sentimentale et morale. Chaque pièce accompagne un âge de la vie, une étape de maturité différente.

Le Cid, l’âge des premiers grands élans qu’on étudie en classe de 4ème.

Rodrigue et Chimène sont amoureux. Mais le père de Chimène est insulté par le père de Rodrigue. Pour défendre l’honneur de sa famille, Rodrigue tue alors le père de Chimène. Cette dernière, déchirée, réclame justice. Rodrigue part combattre les Maures pour prouver sa valeur et il revient victorieux. Chimène, bien qu’aimant toujours Rodrigue, demande sa mort pour venger son père, mais finit par consentir à son union après qu’il a sauvé l’honneur du roi et du royaume. À travers cette pièce de théâtre, Corneille explore des thèmes puissants tels que l’honneur, l’amour, le devoir et le conflit entre passion et raison.

On découvre souvent Le Cid vers douze ou treize ans, à l’âge où les émotions prennent toute la place. Rodrigue et Chimène s’aiment mais un affront oppose leurs pères. L’honneur et le cœur s’affrontent sans cesse tout au long de l’œuvre. Pour de jeunes lectrices, Chimène est bouleversante. Elle aime, elle pleure, elle souffre, mais elle ne cède pas. Elle ose parler au roi, réclamer justice, défendre la mémoire de son père et elle apprend une leçon essentielle : on peut aimer profondément sans renoncer à ses principes.

À cet âge, la pièce fait écho aux émotions : elle aide les élèves à comprendre leurs conflits intérieurs et à percevoir comment ces bouleversements font grandir les personnages en tant qu’êtres humains, créatures sensibles, et en tant que femmes. C’est la tragédie des premiers battements du cœur.

Le Cid, Corneille : résumé par scène et fiche de lecture

Horace, l’âge des valeurs et des convictions, étudié en classe de 3ème.

La pièce met en scène deux familles divisées par la guerre : les Horaces et les Curiaces. Trois Horaces sont envoyés combattre trois Curiaces pour régler le conflit entre Rome et Albe. Seul l’un des Horaces survit. À son retour, il découvre que sa sœur Sabine pleure un des Curiaces, son fiancé. Furieux du déshonneur apporté à Rome, il la tue. La pièce se termine sur cette tragédie à la fois familiale et politique. À travers ce drame, Corneille explore le patriotisme, le devoir, le sacrifice et la tragédie des liens personnels face à l’État.

Avec Horace, le ton change. On quitte la romance pour la cité. Deux familles amies se retrouvent ennemies à cause de la guerre. Trois frères Horaces affrontent trois Curiaces. Un seul survit. Mais la victoire a un goût amer : les liens du sang et de l’amour sont brisés. Horace place la patrie au-dessus de tout, même de sa propre sœur. Son patriotisme est dur, presque cruel. Face à lui, des femmes — Sabine, Camille — représentent la voix du cœur et rappellent que derrière la gloire se cachent des larmes.

Pour des adolescentes qui commencent à s’ouvrir au monde, cette pièce pose des questions essentielles : faut-il toujours obéir à la société ? Le devoir peut-il justifier la violence ? Les sentiments sont-ils une faiblesse ou une force ? Quelle est notre place dans cette société en tant que femme ? Elles apprennent ici à penser, à réfléchir et non plus seulement à ressentir des émotions.

Le serment des Horaces, entre les mains de leur père - Louvre site des ...

Cinna, l’âge du débat et de la pensée politique, étudié en classe de 2nde

Cinna et Émilie s’aiment. Leur amour est menacé par l’empereur Auguste qui veut punir Cinna pour son implication dans une rébellion. Émilie tente de sauver Cinna en plaidant auprès d’Auguste. Finalement, Auguste décide non pas de punir mais de pardonner, choisissant la clémence plutôt que la vengeance.  À travers cette intrigue, Corneille aborde des thèmes divers tels que la clémence et la vengeance, le pouvoir, l’amour et la justice.

Cinna est une pièce plus intérieure, plus argumentative où il est question de complot, de pouvoir, de vengeance. Mais ce qui frappe, ce sont les longs discours, les stratégies, la persuasion. Chaque personnage tente de convaincre l’autre. Émilie, surtout, impressionne. Elle agit, organise, décide. Elle n’est pas spectatrice des événements : elle en est le moteur.

A un âge où les jeunes filles débordent d’idées, de convictions, cette figure est précieuse. Elle montre qu’une femme peut réfléchir politiquement, argumenter et influencer le cours de l’histoire. La pièce développe l’art du raisonnement, la rhétorique et l’esprit critique. Et la conclusion surprend : l’empereur choisit la clémence plutôt que la punition. Corneille suggère ainsi qu’être fort, c’est parfois pardonner et montre que la femme par sa fémininité et sa force a de l’influence dans la société. On affirme souvent que : ”Behind every great man there’s a great woman” (Derrière chaque grand homme se cache une grande femme.) 

Costume d'Emilie, dans la Tragedie de Cinna (BM 1871,1209.2597 ...

Polyeucte, l’âge des choix intérieurs, étudié en classe de 1ère

Enfin vient Polyeucte, sans doute la plus méditative des tragédies de Corneille. Polyeucte est un noble arménien qui se convertit au christianisme, malgré l’opposition de sa femme Pauline et les dangers encourus. Il accepte le martyre pour sa foi. Malgré les supplications de Pauline et l’opportunité de renier sa foi, Polyeucte reste fidèle à ses convictions, et il est finalement exécuté.

Dans cette pièce, il ne s’agit plus seulement d’honneur, de patrie ou de pouvoir. Il s’agit de Dieu. Polyeucte, jeune noble arménien, découvre le christianisme dans toute sa splendeur et sa profondeur et s’y attache de tout son cœur. Sa conversion n’est pas un simple élan sentimental : c’est une certitude intérieure, une lumière qui oriente toute sa vie. Il connaît les dangers, il sait les persécutions, il comprend qu’il risque de tout perdre – sa position, son bonheur, et même sa vie – et pourtant il avance avec une paix étonnante.

A ses côtés, Pauline hésite, doute, aime, supplie. Elle l’aime profondément et craint ce sacrifice. Ses doutes ressemblent aux nôtres : peur de souffrir, peur de perdre ceux qu’on aime, peur de ne pas être assez forte. Mais peu à peu, elle comprend que la foi de Polyeucte n’est pas une folie héroïque : c’est une confiance absolue. C’est ce qui rend la pièce si touchante.

Pour ces jeunes filles catholiques en classe de première, dans un monde intolérant au courage, à la foi, au silence, cette pièce leur apprend que la foi peut demander du courage, que la fidélité à Dieu passe parfois avant le regard du monde, que la vraie liberté est intérieure. Ainsi, l’amour de Dieu donne une force plus grande que la peur. À l’âge des grandes décisions, des choix d’orientation, des premières responsabilités, cette pièce rappelle doucement que l’essentiel ne se mesure ni au succès ni à la sécurité, mais à la droiture du cœur.

Conception des costumes de Pauline dans "Polyeucte" de Henri Jules Jean ...

Pourquoi relire Corneille aujourd’hui ?

Relire ces pièces en tant qu’ancienne élève, étudiante ou maman, est souvent une surprise. On découvre que ces textes ne parlent pas seulement d’honneur antique ou d’empereurs romains. Bien loin de l’image que nos souvenirs en gardent, ils parlent de nous, de nos filles, de ces premiers amours, de ces colères contre l’injustice, de ces débats passionnés, de ces choix intimes, qu’on a fait et qu’elles feront. Chimène, Sabine, Émilie, Pauline : quatre visages d’une même force féminine, à la fois sensible et lucide. Corneille nous rappelle que grandir, ce n’est pas devenir plus dure, c’est devenir plus consciente. C’est peut-être pour cela que, des siècles plus tard, ses héroïnes continuent de nous accompagner et qu’il fait si bon, parfois, de rouvrir ces vieux livres comme on retrouve une part de soi-même ainsi que tous les souvenirs liés à ces textes : poésie, représentations de théâtre, lectures, débats en classe ou en récréation….

affiche du film''Le cid'
L'épée du Cid